Un an de DNC

Le 29 juin 2025, un foyer de dermatose nodulaire contagieuse (DNC) était identifié à Entrelacs (Savoie), 8 jours seulement après la détection d’un cas en Italie, à la surprise du monde agricole et scientifique et des pouvoirs publics, la DNC n’ayant jamais frappé l’Europe de l’Ouest. Cette maladie, non transmissible à l’homme et n’affectant que les bovins en France, est suffisamment grave pour être classée en droit européen dans la catégorie des maladies habituellement absentes de l’Union européenne, à éradication obligatoire et immédiate.

Elle cause des dégâts importants : nodules sur la peau, les muqueuses et les membranes, fièvres ou encore chute de lactation, voire la mort dans environ 10 % des cas. Les animaux qui survivent sont durablement touchés, générant des pertes élevées de production.

En quelques mois seulement, la maladie s’est répandue à 117 foyers dans 11 départements, malgré la mise en œuvre rapide d’un protocole sanitaire strict.

Avec trois autres Collègues sénateurs membres de la Commission des Affaires économiques, j’ai été nommée Rapporteure d’une mission « flash » d’information sur la DNC, afin de pouvoir en dresser un premier bilan. Nous avons rendu notre rapport le 4 février 2026, après avoir entendu 141 acteurs du monde agricole et experts du sanitaire animal.

La Commission sénatoriale à laquelle j’appartiens a ainsi proposé une base de réflexion argumentée, première étape d’un indispensable retour d’expérience « à froid ».

Nous avons formulé des recommandations à l’issue de notre mission, en trois axes :

À court terme : sortir de la crise

1. Anticiper dès à présent l’éventuelle recrudescence de la maladie au printemps et la vaccination préventive des animaux dans les zones à risque qui devra être rapidement décidée en Conseil national d’orientation de la politique sanitaire animale et végétale (CNOPSAV).

2. Renforcer le contrôle des mouvements illicites dans une zone de 5 kilomètres autour des foyers et améliorer la veille et le renseignement pour renforcer leur efficacité.

3. Définir un protocole au niveau national sur les modalités de l’annonce de la nouvelle du dépeuplement à l’éleveur concerné et l’explication de la stratégie sanitaire au monde agricole.

À moyen terme : anticiper les prochaines crises

4. Débloquer les moyens budgétaires suffisants pour mener à son terme le chantier de la dématérialisation du dispositif d’identification des bovins et moderniser les bases de données. Trouver un accord sur les modalités de financement de la généralisation de l’usage de la boucle électronique.

5. Confier à l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) la mission de cartographier l’offre vaccinale pour toutes les maladies à éradication immédiate afin d’encourager, par une stratégie européenne coordonnée, le développement d’une offre vaccinale pertinente et de banques d’antigènes et de vaccins en santé animale.

À long terme : renforcer la résilience de notre système sanitaire et de notre économie

6. Réarmer les directions départementales et enrayer la désertification vétérinaire afin d’assurer un maillage territorial suffisant pour lutter contre cette crise et les suivantes.

7. Encourager le développement de filières d’engraissement des jeunes bovins en France.

Je souhaiterais revenir plus longuement sur la deuxième et la quatrième recommandations. En effet, compte tenu de la distance de vol des insectes vecteurs et des enquêtes épidémiologiques qui n’ont, dans la plupart des cas, pas permis de retrouver de mouvement légal permettant d’expliquer l’expansion géographique de la maladie, il est évident que la diffusion de la DNC est en partie liée à des mouvements illicites de bovins.

Tout en reconnaissant que certains éleveurs ont pu, au début de l’apparition de la maladie, ignorer par manque d’information ou mauvaise compréhension les sanitaires, il est de la responsabilité de chacun, éleveur comme commerçant de bestiaux, de se conformer aux restrictions de mouvements qui s’appliquent dans les zones réglementées et vaccinales. Or, l’enjeu n’est pas de multiplier les contrôles sur l’ensemble du périmètre, voire de l’élargir, mais bien de concentrer les efforts où les risques sont les plus élevés, aux abords des foyers. En tant que Rapporteurs, nous avons donc préconisé l’instauration d’un « cœur de zone » dans un rayon de 5 kilomètres autour des foyers et l’amélioration du travail de veille et de renseignement pour limiter les contrôles « à l’aveugle ». Pour nous, il est urgent de renforcer le dispositif d’identification et de traçabilité des bovins. Plusieurs chantiers pourtant essentiels peinent à aboutir, faute de moyens budgétaires ou de consensus politique : la dématérialisation, la modernisation des outils informatiques et la généralisation de la boucle électronique.

Avec mes Collègues Anne-Catherine LOISIER, Annick JACQUEMET et Nadine BELLUROT, nous avons rencontré récemment et à leur demande les Groupements de Défense Sanitaire (GDS) qui souhaitaient nous présenter le dispositif numérique dénommé « SANIBOV » qu’ils ont conçu en vue de sécuriser les mouvements de bovins grâce au partage d’indicateurs sanitaires.  L’expérimentation de ce dispositif dans le Grand Est a été convaincante et les GDS nous indiquent que son déploiement est envisageable pour couvrir l’ensemble du Territoire national. Le dispositif « SANIBOV » pourrait donc concrétiser cette recommandation s’agissant des mouvements d’animaux et cheptels, avec la simplicité de feux de couleurs pour déterminer le statut des animaux, après traitement des données entrées par les GDS à partir de leurs outils métiers. C’est pourquoi nous avons demandé à Madame Annie Genevard, Ministre de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire de nous recevoir pour évoquer ce dispositif.

Par ailleurs, étant membre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), j’ai participé aux travaux ayant abouti à la remise d’un rapport sur les apports de la science pour lutter contre la dermatose nodulaire contagieuse le 29 janvier 2026.

Il a émis les six recommandations suivantes :

• Poursuivre le travail de pédagogie auprès du grand public et des éleveurs sans passer sous silence les vulnérabilités du dispositif : Confrontés à la désinformation amplifiée par les réseaux sociaux, les pouvoirs publics rencontrent des difficultés croissantes à délivrer une information objective audible par le grand public comme par les éleveurs. Néanmoins, il est indispensable de poursuivre ce travail de pédagogie en expliquant le bien-fondé des mesures et en utilisant tous les moyens de communication, notamment les réseaux sociaux. Par souci de transparence, il est également important d’expliquer le contexte dans lequel les décisions sont prises. Ainsi, l’absence jusqu’à présent de tests sérologiques fiables permettant de distinguer les animaux infectés des animaux vaccinés rend difficile l’évaluation de l’efficacité des campagnes de vaccination, entraîne un risque de circulation silencieuse de la maladie et complique la surveillance épidémiologique. Ces difficultés doivent être expliquées à la population tout en insistant sur le fait qu’elles ne remettent pas en cause la pertinence du protocole d’éradication de la DNC mis en place au niveau national et européen.

• Imposer le respect du protocole national visant l’éradication de la DNC : Dans l’état actuel des connaissances scientifiques sur la DNC et des techniques de détection du virus, l’éradication de la maladie passe par le respect des quatre piliers du protocole national : la surveillance pour la détection précoce de la maladie, l’abattage total des bovins de l’unité épidémiologique infectée, l’interdiction des mouvements de bovins dans une zone réglementée de 50 kilomètres et la vaccination obligatoire dans ladite zone. L’audition publique a montré les effets délétères liés au non-respect de ce protocole. Ainsi, la responsabilité d’un ou plusieurs mouvements illégaux de bovins dans l’expansion de la DNC en Occitanie ne fait pas de doute. Karine Gache a également rappelé qu’à la fin de l’année 2025, les autorités sanitaires espagnoles avaient enregistré un foyer dans une exploitation extensive de 106 bovins dans la région de l’Alt Empordà. Or, seule une partie du troupeau avait été vaccinée en octobre 2025 et quatre animaux non vaccinés ont été confirmés positifs par test PCR à la souche sauvage du virus. Les autorités françaises doivent donc s’assurer que le protocole national visant l’éradication de la DNC soit respecté par tous. Son non-respect doit être sanctionné, de même que les menaces et les intimidations intolérables subies par les vétérinaires.

• Investir dans la recherche sanitaire animale afin d’assurer une meilleure connaissance des maladies, de leur dépistage et de leur suivi : Plusieurs intervenants ont mis l’accent sur le sous-dimensionnement de la recherche en santé animale. Les limites des tests de dépistage du virus pour les animaux asymptomatiques, l’absence de tests performants pour le diagnostic sérologique, le manque de modèles épidémiologiques pour anticiper l’évolution de la maladie et adapter la réponse des pouvoirs publics sont autant d’exemples de domaines dans lesquels la recherche en santé animale doit investir et pour lesquels elle manque de moyens. Au cours de l’audition, il a été fait mention d’un appel à projets « flash » lancé très récemment par l’Agence nationale de la recherche (ANR) sur les virus Pox, incluant la DNC. Un programme national Élevages durables va également être mobilisé de façon exceptionnelle sur la maladie. Néanmoins, il apparaît indispensable d’investir massivement dans la recherche sanitaire animale afin d’assurer une meilleure connaissance des maladies, de leur dépistage et de leur suivi et de trouver un traitement à la DNC.

• Assurer un maillage territorial rural des vétérinaires suffisant au service des éleveurs, apte à être mobilisé en situation de crise : La crise de la DNC a montré l’importance d’une présence vétérinaire suffisante dans les territoires ruraux afin d’établir une relation de confiance avec les éleveurs et d’assurer une détection précoce de la maladie. Les tensions les plus grandes ont souvent été relevées dans les zones dans lesquelles la densité en vétérinaires est la moins élevée. Il est donc indispensable d’assurer un maillage territorial rural des vétérinaires suffisant. La loi de modernisation de l’agriculture de 2010 s’accompagnait de mesures pour éviter les déserts vétérinaires en zone rurale. Il serait pertinent d’en dresser le bilan et, le cas échéant, adapter ses dispositions à la situation actuelle.

• Renforcer les contrôles de la circulation des animaux pour mieux garantir leur traçabilité : Comme notre mission d’information « flash », l’Office a confirmé que la traçabilité des animaux joue un rôle clé dans la gestion des crises sanitaires afin d’identifier rapidement les foyers et de réduire la propagation de la maladie. Par ailleurs, il est selon lui indispensable de sécuriser les points critiques de circulation à travers un renforcement des contrôles aux frontières.

• Adapter les stratégies de filière pour limiter la diffusion des épidémies : Les modèles économiques de certains systèmes d’élevage reposent sur une circulation importante des animaux, les rendant vulnérables en cas de crise sanitaire. Alors que ces crises risquent de se multiplier et que les réglementations sur le bien-être animal sont de plus en plus strictes à l’égard des mouvements d’animaux vivants entre pays, une réflexion s’impose pour adapter les stratégies de filière et réduire les mouvements d’animaux. Ainsi, comme la mission d’information « flash » dont j’ai été Rapporteure l’avait indiqué, dans le contexte de la DNC, se pose la question à moyen terme de la relocalisation de la filière d’engraissement.

J’ai eu l’occasion de faire le point sur la situation de la DNC en France, un an après la découverte du premier cas, ainsi que sur les dispositifs mis en place depuis et le suivi des recommandations que j’ai formulées avec mes Collègues, dans le cadre d’une interview diffusée sur France 3.